Es-tu prêt à vivre dans un cagibi ?

cagibi

C’est un petit placard propret : une chambre de bonne est à louer dans mon immeuble. Dans le couloir défilent les candidats imberbes et boutonneux. Si tu es un étudiant pauvre, et sans amis pour vivre avec toi en colocation, ce studio minuscule est pour toi.

Es-tu prêt à vivre dans un cagibi ?
1. Oui, si ça ne te dérange pas de te brosser les dents au-dessus d’un monticule de vaisselle sale. Car le lavabo et l’évier ne font qu’un. Évoquant sa jeunesse bohème, mon amie Janine m’a même avoué, dans un instant de faiblesse regrettable, que lorsqu’elle crachait son dentifrice, elle s’amusait à viser dans l’un des verres amoncelés ; elle a également admis qu’à force de remettre au lendemain les corvées ménagères, n’ayant ni l’envie, ni lave-vaisselle, elle s’était résignée à manger ses pâtes sauce carbo directement dans la casserole, plutôt que de laver une assiette… Déchéance de l’étudiant tout mou.

2. Oui si tu n’es pas claustrophobe. Tu le deviendras et alors, il te faudra maîtriser la crise qui t’assaillira le jour où tu t’apercevras qu’une fois assis sur un tabouret, pile au centre du studio, tu peux tout en même temps attraper une bière dans le frigo, faire cuire un œuf sur la plaque électrique et fumer une cigarette à la fenêtre, sans bouger d’un iota (et en ayant trois bras).

3. Oui si tu as une grande vessie. Car les toilettes sont sur le palier. Tu les as peut-être déjà expérimentées dans ton précédent logement ? Et même partagées avec des personnes à l’hygiène douteuse…? Tu connais alors ces petits moments de gêne : au beau milieu de la nuit, il faut traverser le couloir froid et sombre, ton rouleau de PQ sous le bras, pour aller pisser. Chercher en tâtonnant la lumière et frôler une main velue, celle du voisin de palier souffrant des mêmes envies nocturnes que toi. Et là, c’est le drame, tu lui colles une grosse mandale sur le pif, parce qu’il fait noir, parce qu’il fait nuit, parce que tu es surpris et qu’on a souvent des réflexes de survie incongrus, voire totalement absurdes. Et vous vous êtes retrouvés comme deux cons à vous insulter dans l’obscurité, chacun furieux et surtout consternés de vous être pissé dessus de peur.

4. Oui, si tu aimes l’eau froide. Car le chauffe-eau a la taille d’une canette de bière. Tu t’es peut-être déjà retrouvé sifflotant sous la douche, du shampoing plein les cheveux, soudain la flotte devient gelée. Tu sursautes, déséquilibré, tu glisses, tu tombes, ratatiné au fond de la douche, aveuglé par la mousse, figé par le froid, à moitié noyé sous le pommeau qui déverse son eau glaciale à grands jets continus. Tout nu, tout mouillé, tout piteux.

Tu es prêt. Sois le bienvenu.

Comment vendre des lingettes pour bébé ?

bébé

Lorsque j’ai le nez dans le chignon d’une poufiasse, le coude dans le gras du bide d’un gars trop collant, et mon bouquin prisonnier dans mon sac parce que le métro est bondé, je passe le temps en résolvant des énigmes dans ma tête. Par exemple : j’essaye de comprendre une publicité qui passe à la radio en ce moment et qui vante les mérites de lingettes pour bébé… « Pratiques pour nettoyer sans rincer la peau de votre bébé », elles sont à la fois « douces et résistantes ». Jusque là, d’accord. C’est un peu comme les yaourts fermes et fondants, les bonbons acidulés et sucrés, les culottes gainantes et sexy, ou les plats que je cuisine : crus et cramés à la fois.
Le message frôle l’oxymore pour être percutant, mais reste simple pour être bien intégré : tout a été prévu pour le popotin potelé des poupons.

Néanmoins, la réclame se termine par une phrase insolite prononcée sur le ton qu’on utilise pour les mentions légales : « Ceci est un produit cosmétique ».
Ah ? Les cosmétiques pour nourrisson sont une notion nouvelle pour moi. Je les croyais destinés à des êtres humains légèrement plus mûrs, qui espèrent justement retrouver une peau de bébé (sans songer précisément à la peau du cul d’un bébé).
Le post-scriptum de la pub est plus précis que ça : « Ceci est un produit cosmétique à usage externe ». Alors là j’arrête de penser et refuse d’envisager un usage interne quel qu’il soit.

Ce qui me dérange le plus dans cette publicité, c’est le choix de la vedette payée grassement pour associer son image au produit. Les pros de la pub ont dû rechercher le « pipole » le plus à même d’incarner leurs lingettes afin d’en vendre un maximum. Et ils se sont mis d’accord sur… Sébastien Chabal.
Je répète : Chabal.
C’est bien cela. Le colosse, rugbyman, barbu hirsute qui pique et dont la carrure ferait passer une armoire à glace pour le petit bonhomme en mousse.
En général les « communiquants » sont relativement doués, ils arrivent à manipuler le consommateur lambda, et il n’est pas impossible que quelques types, amateurs de rugby et légèrement influençables, aient soudainement envie d’acheter des lingettes pour bébé bien qu’ils n’aient pas d’enfants. M’est avis, malgré tout, que cette cible n’est pas la plus réactive ni la plus lucrative pour la marque. Et que beaucoup de mères de famille, au contraire, restent modérément sensibles aux arguments d’un rugbyman.

Sébastien Chabal, comme tout bon sportif engagé pour faire de la pub, essaye de jouer la comédie, et c’est totalement raté. Sur un ton faussement enjoué, il lit le commentaire qu’on lui a préparé :
– Enfin une lingette qui me résiste !
Oh la bonne blague.
Je tiens pourtant à faire remarquer aux publicitaires intellos que cette intervention provoque deux questions malencontreuses dans l’inconscient du consommateur :
1. Vous vendez des lingettes, mais fournissez-vous le bébé qui résiste, lui aussi, aux grosses paluches poilues d’un mastodonte ?
2. À quoi la lingette résiste-t-elle, précisément ? Aux mains du géant ou bien à son fessier ? Parce qu’en fin de compte, c’est ambigu, et l’on en vient à se demander si celui qui incarne la virilité sportive utilise des lingettes pour bébé pour son postérieur délicat.

Tout nu dans la nature

nu

Charles Gleyre (1806-1874), Penthée poursuivi par les Ménades, 1864. Huile sur toile, 121,1 x 200,7 cm. Bâle, Kunstmuseum

Il y a un monsieur tout nu lâché dans le paysage… Un hippie peut-être ? Désireux de communier avec la nature, il en aurait profité pour boulotter quelques champignons ou fumer l’herbe des prés ? Pourquoi pas. Le tableau datant de 1864, ce n’est pas l’hypothèse la plus probable…

Dans la peinture ancienne on trouve tout un tas de gens à poil : Vénus se balade en tenue d’Ève à longueur de journée parce que c’est la déesse de l’Amoûûûr, Ève se dandine, nue comme un ver, dans les jardins du Paradis, sans doute parce que la feuille de vigne lui file de l’urticaire ; même l’allégorie de la Vérité est obligée d’être à oilpé, parce qu’elle ne doit rien avoir à cacher. Les héros antiques et les saints martyrs n’ont pas vraiment le temps d’aller faire les soldes, trop occupés à sauver leur peau dans l’arène devant un gladiateur bougon ou un lion glouton qui cherche à les déculotter ; on ne peut pas dire que pour eux ce soit la fête du slip.
En général, si tous ces gens sont les protagonistes d’une histoire un peu grave, voire carrément dramatique, le peintre choisit de les représenter tout nus mais statiques, pour préserver leur dignité et la décence de la scène. Il faut éviter que le spectateur se pisse dessus de rire en regardant le tableau… Aussi les figures ont-elles les fesses à l’air, mais l’air sérieux. Je n’oserais pas dire qu’elles restent « inébranlables », l’adjectif ne sied pas à des personnes ainsi mises à découvert.

Alors pourquoi diable un artiste du XIXe siècle a-t-il pris le risque de faire ricaner, en représentant un monsieur tout nu, hagard, en train de courir entre des rochers ? Le pauvre type est poursuivi par une bande de bonnes femmes furibardes. Furibardes mais pas effeuillées. Tiens, pour une fois, qu’un homme déshabillé est poursuivi par des femmes vêtues…
Peut-être s’agit-il d’un nudiste – il a sa serviette de bain sur son épaule – qui s’est installé sur un plage où des enfants innocents faisaient paisiblement des pâtés de sable à côté de leurs mères attendries et bien enduites de Monoï. Elles n’ont pas su rester détendues du string lorsqu’elles ont vu débarquer ce type, surtout s’il a fait l’hélicoptère pour essayer de faire rire tout le monde. Alors elles l’ont chassé et pourchassé. Elles courent derrière lui, elles ont le pas léger de danseuses étoiles, et l’air de hyènes hystériques. La bave aux lèvres, les cheveux hirsutes et des armes à la main. Alors oui, tiens, c’est bizarre quand même, des mamans qui vont au bord de la mer armées jusqu’aux dents.
Un autre détail a peut-être son importance : ce jeune homme est à poil, mais rasé de près. Voila une autre interprétation possible : peut-être essaye-t-il d’échapper au supplice de l’épilation que lui font subir des esthéticiennes munies de tous leurs accessoires ?

Le véritable sujet est à peine plus subtil : le mec s’appelle Penthée. Pas Pantin. Penthée. Il était roi de Thèbes et il a décidé d’interdire le culte de Dionysos. Dionysos, ou Bacchus, en fut un brin contrarié, alors il jeta un sort à toutes les femmes de Thèbes (les Thèbêtes ?) : hypnotisées, elles partirent rejoindre les servantes du dieu – les Ménades (ou Bacchantes) – pour faire la java avec elles : sexe, drogue et Rock’n Roll. Déguisé en femme, Penthée les a suivies pour les espionner. Mais voilà qu’il se fait repérer… Badaboum, toutes les Thèbêtes se ruent sur lui, elles le poursuivent, il court il court le furet, elles finissent par le choper, le déchiquètent en petits morceaux de chaire, « façon puzzle », que c’en était dégueu à voir. Un petit tas de carne sanguinolente. Crado. Mais ça ne m’étonne pas… Le peintre s’appelle Charles Gleyre.
Gleyre, sérieusement ? Sniiiirrrrrf, Rrrftt ! Il doit aimer le visqueux. Un genre de type atrabilaire.

Simuler l’écoute bienveillante

thé

Savoir écouter, c’est une qualité ; faire semblant, c’est tout un art. Un art que je maîtrise depuis que je vais prendre le thé chez mes vieux voisins, Monsieur et Madame Picrocolle, quatre-vingts ans bien sonnés. Cette visite est un peu ma B.A mensuelle (bon d’accord, semestrielle) et ma cure de bonne conscience.

Je suis à peine assise dans leur salon, devant la petite table à napperon sur laquelle m’attendent un thé fumant dans de la porcelaine fleurie et un gâteau gargantuesque, que Monsieur Picrocolle se lance dans un monologue qui commence invariablement par :
– De mon temps, Mademoiselle …
En résumé : c’était mieux avant.
À partir du moment où il a ouvert la bouche, sortez les bouées, c’est la marée haute. Un flot de paroles se déverse, impossible à endiguer, une hémorragie verbale, difficile à juguler. Au bout de vingt minutes, même la serviette en papier sagement posée à côté de ma tasse me supplie de la transformer en boule compacte et de l’enfourner dans l’antre édenté du petit vieux.

J’essaye de prêter une oreille attentive à ceux qui en ont besoin, mais je prends soin, auparavant, de la débrancher de mon cerveau. Lorsque je la récupère, elle est pleine, je la vide, et le tour est joué. Je suis la confidente idéale, non seulement parce que je donne l’illusion d’une « écoute bienveillante », mais aussi parce que je suis incapable de répéter quoi que ce soit à qui que ce soit. Voici ma tactique : d’abord, fixer le bavard d’un regard captivé, puis dodeliner et lancer des onomatopées marquant l’étonnement, l’acquiescement ou l’admiration. Sans suivre la conversation, j’arrive à deviner quand il faut râler à l’unisson ou m’amuser d’une plaisanterie, et sais même varier les nuances de rire : je pouffe, m’esclaffe, ricane, éclate, me tords, me gausse ou glousse, au bon moment et avec le ton juste ; je m’indigne, me scandalise ou m’apitoie toujours avec à-propos.
Pendant ce temps, je pense à autre chose, dresse mentalement une liste de courses, me récite un poème, réfléchit au film de la veille, une bonne grosse daube ce film, comment s’appelle cet acteur avec un gros pif déjà ?

Parfois sa femme ose interrompre Monsieur Picrocolle pour répéter avec d’autres mots ce qu’il vient de dire ou au contraire engager la conversation dans une toute autre voie. C’est là que ça se complique : son mari l’envoie sur les roses qu’il ne lui offre plus depuis longtemps, et la mord de petites phrases caustiques :

– Tu n’y comprends rien, tais-toi donc !

Ou pire :
– Excusez-la, Mademoiselle, ce qu’elle dit n’a aucun intérêt.

Il faut alors mettre ma rêvasserie en veilleuse. Tous deux se mettent à me parler en même temps, dans une cacophonie étourdissante. Un match verbal commence. Babel en pire. Pour éviter de choisir mon camp, je fixe le napperon en hochant la tête et lance au hasard quelques commentaires neutres :
– Tout-à-fait. Je suis bien d’accord. À qui le dites-vous…!
 Mmh. Ah lala.

L’autre difficulté de ces petites sauteries, c’est d’en sortir. Premier obstacle : je ne peux partir sans avoir repris du gâteau, Madame Picrocolle s’en offusquerait. Je bâfre alors d’énormes morceaux pour aller plus vite, grâce à la tactique des joues de hamster. Parfois, j’ai la chance de trouver une fève : un cheveu gris, une dent, et même un lardon, une fois.

Deuxième étape : placer des amorces dans la conversation :

– Oh, il se fait tard…
Je ne vais pas tarder…

Pas facile de trouver la faille dans le bloc verbal que bâtit Monsieur Picrocolle depuis deux heures, il faut guetter la seconde où il reprend son souffle. Après trois tentatives, je baisse d’un cran dans la bonne éducation. Je me lève au milieu de son discours. Ça ne le perturbe pas outre mesure et je me retrouve à l’écouter debout, les bras ballants, un sourire crispé, un pied vers la sortie. Finalement j’ose quelques pas vers la porte, c’est alors que Madame Picrocolle s’agrippe à ma jambe et je dois la traîner jusqu’au palier.
– Vous êtes sûre que vous ne voulez pas rester encore un petit peu ? Cinq minutes seulement.
– Non, je ne peux pas, mais je reviendrai, c’est promis. Au revoir, Madame, merci pour tout. Non, non, vraiment il faut que je rentre. Non vraiment, je vous assure.

Lâche-moi la grappe vieille folle.

Prendre au pied de la lettre ?

lettre

Je crois qu’un pigeon-voyageur a chié sur mon berceau quand je suis née. C’est la raison la plus probable pour expliquer mes éternels déboires avec le courrier : j’ai été victime d’un sortilège. Un volatile commissionnaire des dieux a fait sa petite commission sur mes langes avant de s’envoler porter un message plus honorable à un être humain appelé à un destin héroïque.

Dès ma plus tendre enfance, j’ai eu des problèmes de correspondance. Mes lettres au père Noël tout d’abord : non seulement elles n’arrivaient jamais à bon port, mais elles m’étaient retournées, corrigées en rouge et commentées :
« Par respect pour leur destinataire, les lettres pleines de fautes d’orthographe ne sont pas distribuées, ce qui signifie que les enfants qui ne progressent pas en grammaire n’auront pas de cadeaux

Au collège, j’ai arrêté de lancer aux copines de petits mots griffonnés sur du papier brouillon pendant les cours, parce que je visais mal ; le professeur n’hésitait pas à lire à voix haute ceux qui atterrissaient sur son bureau :
– « Je parie que le prof porte une moumoute ! »
– Eh bien Mademoiselle, vous apprendrez par cœur pour demain le poème de Baudelaire intitulé « La Chevelure » que vous réciterez devant tous vos camarades.

Eh oui, tu l’auras remarqué, toi « le jeune » né au XXIe siècle : à l’époque, on ne s’écrivait pas de SMS en classe, tout simplement parce que le téléphone portable n’existait pas encore. Mais les dinosaures avaient disparu.

Pendant l’été, on s’envoyait des cartes postales qu’on rédigeait avec ce qu’on appelle un stylo. L’inconvénient d’une carte c’est qu’elle est lue par tout un tas d’individus autres que son destinataire. Celles que m’écrivaient mes amis passaient par les mains des différents membres de ma famille qui m’en faisaient le résumé avant même que j’aie pu y jeter un coup d’œil. Et chacun y allait de son commentaire :

– Janine a l’air de bien s’amuser en Bretagne !
– Elle dit qu’il fait beau. Depuis quand fait-il beau en Bretagne !
– En tout cas elle est vraiment nulle en orthographe !

Je me souviens d’un été où, les vacances s’achevant, je m’étonnai de n’avoir pas reçu de nouvelles de Janine. Et toute le monde de s’écrier :
– Mais si ! Tu as reçu une carte la semaine dernière. Elle était en Corse.
– Il pleuvait d’ailleurs. Depuis quand pleut-il en Corse au mois d’août ?
– Elle faisait allusion aux vacances que vous aviez passées ensemble à Palavas-les-Flots l’année dernière : son appareil photo a subi – je la cite – « le même sort que celui de ta mère : plouf dans la mer, un soir de cuite ». J’imagine qu’elle parle de l’appareil que je t’avais prêté et qu’on t’avait soi-disant volé à la tire…? Tu as quelque chose à dire à ce sujet ?

Aujourd’hui encore, le maléfice continue : j’ai reçu, dans ma boîte-aux-lettres, une déclaration d’amour :
« Mon cœur est en alerte,
Et ma vie t’est offerte
Dînons en tête à tête
Laisse ta porte ouverte
Ou j’irai à ma perte
Je t’aime, ma Gilberte.
Ton Jean-Frédéric
»
C’est mignon tout plein. Moi je veux bien rencontrer Jean-Frédéric. Le hic c’est que je ne m’appelle pas Gilberte.

Chochotte

chochotte

Des strings d’occasion. C’est ce que proposait une petite annonce punaisée dans la laverie de Madame Boniface : « Vends strings ayant peu servi. En bon état. Taille 40.» L’offre, modérément alléchante, était accompagnée d’une photo : rose, blanc, bleu, noir, mauve, et léopard, il y en avait une demi-douzaine, suspendus à une corde… La vie du string ne tient qu’à un fil. Le numéro de téléphone de la propriétaire était décliné sur des languettes à déchirer, il en manquait une. Qui ? Qui donc a pu envisager de mettre des strings déjà portés, et par une inconnue ?

J’ai toujours été chochotte, alors je n’arrive plus à distinguer ce qui est normal de ce qui ne l’est pas. En-fil-er le string d’une autre est pour moi tout simplement abominable. Attention, il y a chochotte et chochotte. J’appartiens au groupe des maniaques facilement dégoûtés, mais globalement bordéliques dans leur vie quotidienne. Mon cas ne semble donc pas désespéré. Au restaurant, j’essuie toujours en douce mes couverts avec ma serviette, et si mon verre n’est pas net, j’attends que le serveur ait le dos tourné pour l’échanger avec celui d’une table voisine. Je préfère tanguer, vaciller et risquer le bon gros rétamage en public plutôt que de saisir la barre moite et collante du métro. À l’hôtel, je ne prends que des douches. Se prélasser dans un bon bain chaud plein de mousse… Quelle horreur. Combien de culs nus, de peaux mortes, de poils, de cheveux et de litres de crasse le fond de la baignoire a-t-elle vu passer ? Pouah.

Autant dire que je ne vais plus à la piscine depuis que le maître-nageur m’a surprise en train de faire des acrobaties pour éviter de mettre les pieds dans le pédiluve. Quelqu’un a-t-il fait des analyses pour évaluer le taux de germes, de microbes, de mycoses et de pisse que cultivent ces bains de pieds ? Malgré mes arguments, le maître-nageur m’a forcée à y plonger mes deux petits petons délicats. C’est un sadique et un criminel, je le lui ai dit, il a ricané, les bras croisés sur son torse épilé, parfaitement à l’aise dans son slip moulant ; j’étais furieuse, mais peu crédible, affublée d’un bonnet de bain, obligatoire, et de lunettes de piscine qui me ventousaient les yeux… Après l’épreuve du pédiluve, j’ai dans la piscine frôlé une touffe de cheveux ou un sparadrap, je ne sais pas, un truc répugnant en tout cas, alors j’ai laissé échapper un « bââêh » paniqué, tout en agitant les mains en petits moulinets frénétiques. Une dame m’a prise pour une petite fille en train de se noyer et m’a proposé de me raccompagner vers le bord en m’accrochant à ses épaules.

Heureusement, je sais camoufler mon dégoût quand c’est nécessaire. Mon oncle Gaston, par exemple, a la lèvre du bas qui pendouille et qu’il humecte régulièrement en passant sa langue baveuse. Eh bien, lorsqu’il m’embrasse comme du bon pain et qu’il laisse une goutte de salive sur ma peau, non seulement je n’exprime aucune répulsion, mais j’attends d’être seule pour m’essuyer les joues. Et parfois, je patiente au moins trois minutes.

Regardez la pub, c’est bon pour la santé

publicité

J’aime bien Félicie, de loin. Mais lorsqu’elle squatte mon canapé pour une semaine entière, je n’arrive plus à me souvenir pourquoi nous sommes amies. Les lubies de Félicie me lassent, c’est une benête qui gobe la publicité comme un merlan boulotte avidement l’asticot qui lui fait la danse du ventre au bout d’un hameçon.
Un exemple au hasard : Félicie se gave de yaourts : il y a ceux « qui rendent la peau douce », ceux qui « régénèrent de l’intérieur » et ceux qui permettent de « vivre en phase » (sic). Vivre en phase… C’est bon pour les lunatiques. Elle achète aussi du beurre qui lutte contre le cholestérol, des fruits qui attaquent la cellulite (reste à savoir s’il faut les ingurgiter ou se les coller sur le gras de la peau avec du sparadrap) et du maquillage qui fait ressembler à Kate Moss, sauf que Félicie à plus de points communs avec Josiane Balasko.

Lecteur, deux questions :

1. Choisis-tu vraiment un yaourt pour ses qualités dermatologiques ?

2. Crois-tu réellement que la belle poulette au teint de porcelaine choisie pour la publicité, qui savoure lan-gou-reu-se-ment un merveilleux yaourt et qu’on a judicieusement placée à côté d’une mocheté boutonneuse ingurgitant un yaourt normal, crois-tu réellement que cette femme soit une bonasse avec une belle peau parce qu’elle mange un « Perle de lait » chaque jour ?


À ces deux questions Félicie répond oui sans hésiter et me rétorque que ça ne coûte rien d’essayer. Et bien si, justement, quelques centimes de plus que le yaourt banalement lambda composé des mêmes ingrédients.
Félicie me prend pour une cynique acariâtre, je la prends pour une godiche crétine, c’est de bonne guerre. Lorsqu’elle veut me faire la leçon, elle prend un petit air pincé et un ton doucereux qui me hérissent le poil :


– Pourquoi as-tu acheté du saucisson, miss ?

– Comment ça « pourquoi » ? Existe-il une autre réponse que « parce que c’est bon » ?

– C’est moins bon pour ta silhouette, tu sais, miss ? On devrait trouver un club de sport près de chez toi, ce serait sympa d’y aller toutes les deux et puis, après le stress de la journée, ça nous détendrait.

– Tu devrais péter un coup, Félicie, ça aussi ça te détendrait.

Allô, non mais allô !

téléphone

Elle n’est pas si lointaine l’époque où l’on utilisait un téléphone fixe. On décrochait le combiné sans savoir qui se trouvait à l’autre bout du fil… Et voilà qu’aujourd’hui cette phrase – « on décrochait le combiné sans savoir qui se trouvait à l’autre bout du fil » – n’a plus aucun sens. Non seulement le téléphone est sans fil depuis belle lurette, mais l’on ne décroche plus depuis des lustres : on appuie sur une touche. Il aurait fallu adapter l’expression :
– Chéri, téléphone ! Tu appuies s’il te plaît ?

Mais c’est moche et confus. Quant au « dring », il a été remplacé par le dernier tub de Britney Spears ou par les aboiements d’un chien, certains masochistes choisissent même le bruit du moustique. Moi j’ai opté pour une sonnerie intitulée « odeur de café » qui me fait à chaque fois sombrer dans un abime de perplexité ; je cherche le rapport entre l’arôme et le son proposés. Finalement, c’est digne des Correspondances de Baudelaire. Ou pas.
Et puis l’ado boutonneux contraint d’écouter (ou plutôt d’entendre) Radio Classique dans la voiture de son père, s’exclame tout réjoui lorsque la Neuvième Symphonie de Beethoven retentit :

– Tiens, c’est la sonnerie de portable de mon prof d’histoire-géo qui passe à la radio ! C’est poilant ! Trop le truc de guedin. Ouarf ouarf ouarf. (Rire bêta.)


Il me semble que le fil du combiné formait un précieux cordon sanitaire. C’était un outil formidable pour les psychologues en particulier, et la santé (mentale) publique en général : les gens, contraints à l’immobilité pendant leur conversation, se mettaient à griffonner sur un coin d’annuaire, un bout de bloc-notes, un morceau de journal ; on pouvait alors déceler les dépressifs qui esquissaient des têtes de mort ou des arbres sans feuilles, et les cinglés qui crayonnaient des entonnoirs.
Mais voilà, le progrès a offert le « kit mains libres » qui permet de téléphoner tout en faisant autre chose, si bien que beaucoup de piétons semblent parler tout seuls ; au début, on avait l’impression d’avoir affaire à des malades échappés de l’hôpital psychiatrique, aujourd’hui plus personne n’y prête attention. Les fous se fondent dans la foule et tout le monde s’en fout.
La technologie a également fourni l’affichage du numéro : il permet de savoir qui appelle… afin de ne pas répondre.
Tout est tombé allô.

Les faux plis d’un premier amour

amour

Quand je fais du repassage, je pense à mon premier amour.
On s’est quitté froissé, mais ce n’est pas la raison.
Quoique ? Il avait l’air sérieusement chiffonné lorsque je lui ai annoncé que je préférais « qu’on reste amis, c’est pas toi, c’est moi, t’es un mec génial, je ne te mérite pas, allez salut ».

En général, un premier amour est classé parmi les souvenirs intenses que l’on convoque pour se vautrer avec délice dans la mélancolie, en écoutant une musique romantique qu’on se met à chanter en play-back, une brosse à cheveux en guise de micro, ou en buvant le verre de vin de trop, celui qui donne envie de pleurnicher sur les années perdues et d’envoyer des SMS qu’on regrette le lendemain.

Moi je pense à Charles-Albert quand je repasse mon linge. C’est lui qui, me voyant lutter avec la table à repasser, m’a fait remarquer la poignée cachée en-dessous ; cette petite manette tellement pratique qui permet de changer le cran pour varier la hauteur de la planche, puis de la replier les doigts dans le nez et non plus coincés dans les rouages.
Charles-Albert n’a pas marqué mon cœur au fer rouge de la passion, il a modestement amélioré mon quotidien. Il serait sans doute chagriné de l’apprendre, mais il faut être lucide, sans cette poignée, je l’aurais oublié depuis longtemps. La mémoire à ses raisons que le cœur ignore et le cerveau provoque de mystérieux déclics. Ainsi, Brigitte était l’une de mes meilleures amies au lycée, et puis les années après le bac nous ont peu à peu séparées, je ne l’ai pas revue depuis plus de quinze ans. Pourtant, je songe à elle chaque fois que je me lave les cheveux…

Bruit de couloir

bruit

Avez-vous jamais vu une vieille dame danser la gigue ? Moi si. Devant ma porte. Parce que j’habite au sixième étage et que c’est un endroit stratégique. Elle s’appelle Madame Picrocolle, elle a quatre-vingts ans et du poil au menton, elle vit au quatrième. Son ennemie jurée est évidemment la personne qui loge juste au-dessus de chez elle, au cinquième : Madame Serre-Tête de la Jupe Culotte, une vieille fille un peu pète-sec, du genre qu’on rigole pas avec. Madame Picrocolle l’exècre et tient à partager sa haine avec moi parce qu’elle m’a à la bonne, pas de bol. Comme je n’ouvre plus quand elle sonne, elle me guette dans le hall d’entrée et me chope comme un rugbyman plaque un adversaire.
– Vous ne savez pas la dernière, Mademoiselle ?
S’ensuit un long monologue. Elle ouvre les vannes de sa hargne, éructe et rote le nom de son ennemie, l’accable de calomnies colorées : Madame Jupe-Culotte aurait poussé le vice jusqu’à déplacer sa machine à laver dans son salon pour le seul plaisir d’enquiquiner la vieille dont la chambre se trouve en-dessous. Elle attendrait même le milieu de la nuit pour enclencher sa machine et réveiller l’octogénaire en plein sommeil paradoxal. Ouh la sadique.
J’imagine bien Madame Jupe-Culotte avec sa robe de chambre à fleurs et son bonnet de nuit à froufrous, assise bien droite dans son canapé lilas, les yeux rivés sur la pendule… Elle lutte bravement contre la somnolence en attendant minuit, l’heure du crime, pour appuyer sur le bouton de sa lessiveuse, qui a pris la place de la table basse au milieu de la pièce. Clic. Elle laisse alors échapper un rictus démoniaque et va dormir du sommeil du juste.

Une fois par semaine, Madame Picrocolle monte au sixième étage pour une expédition punitive. Par l’œilleton de ma porte, je l’observe, incrédule, faire de bruyants allers et retours dans le couloir, levant haut les pieds et les abaissant d’un coup sec, aller, retour, aller, retour. Elle ressort pour l’occasion ses vieux souliers de bal et s’amuse à varier les pas, de la marche militaire au french-cancan, hop et pan ! hop et pan ! C’est pour elle une réelle jouissance de taper sur le sol et sur les nerfs de Madame Jupe-Culotte, dont le serre-tête doit se transformer en étau.
Le mal que se donne Madame Picrocolle pour lui pourrir l’existence suscite mon admiration, je l’avoue. Quelle opiniâtreté, quel courage, quel numéro de funambule. Juchée sur ses talons, non seulement elle a les pieds qui gonflent, mais elle tangue dangereusement, emportée par le poids de ses seins qui ressemblent à deux gros obus rivés sur son petit corps tassé (elle penche d’ailleurs un peu plus à gauche, j’en conclus qu’elle en a un plus lourd que l’autre). Il faut souffrir pour emmerder le monde.