Placard à louer pour étudiant

Placard

Un petit placard propret. Une chambre de bonne est à louer dans mon immeuble et c’est, dans le couloir, un défilé de candidats imberbes et boutonneux.

Si tu es un étudiant pauvre et sans amis pour vivre avec toi en colocation, ce cagibi est pour toi. Allons, avoue-le, tu as l’habitude. Il t’est déjà arrivé de te brosser les dents au-dessus d’un monticule de vaisselle sale parce que ton lavabo te sert aussi d’évier. Mon amie Janine m’a même avoué dans un instant de faiblesse regrettable, que lorsqu’elle crachait son dentifrice, elle s’amusait à viser dans l’un des verres amoncelés ; elle a aussi admis qu’à force de remettre au lendemain les corvées ménagères, n’ayant ni l’envie, ni lave-vaisselle, elle s’était résignée à manger ses pâtes sauce carbo directement dans la casserole au lieu de laver une assiette… Déchéance du jeune tout mou.

Toi l’étudiant fauché, tu sauras gérer la crise de claustrophobie qui t’assaillira le jour où tu t’apercevras qu’une fois assis au centre de cette chambre de bonne, tu peux tout en même temps attraper une bière dans le frigo, faire cuire un œuf sur la plaque électrique et fumer une cigarette à la fenêtre, sans bouger d’un iota (et en ayant trois bras).

Tu t’habitueras également aux toilettes sur le palier. Tu les as peut-être déjà expérimentées dans ta location précédente et partagées avec des personnes à l’hygiène douteuse. Au beau milieu de la nuit, il faut pour aller pisser, traverser le couloir froid et sombre, un rouleau de PQ sous le bras. Chercher en tâtonnant la lumière et frôler une main velue, celle du voisin de palier souffrant des mêmes envies nocturnes. Et là, c’est le drame, tu lui colles une grosse mandale sur le pif, parce qu’il fait noir, parce qu’il fait nuit, parce que tu es surpris et qu’on a souvent des réflexes de survie incongrus, voire carrément absurdes. Vous vous retrouvez comme deux cons à vous insulter dans l’obscurité, chacun furieux et surtout consterné de s’être pissé dessus de peur.

Enfin, si tu es un étudiant pauvre, tu t’es déjà retrouvé sifflant sans la douche, du shampoing plein les cheveux, et voilà que soudain la flotte devient gelée parce que ton chauffe-eau a la taille d’une cannette de bière. Tu sursautes, déséquilibré, tu glisses, tu tombes, ratatiné au fond de la douche, aveuglé par la mousse, figé par le froid, à moitié noyé sous le pommeau qui déverse son eau glaciale à grands jets continus. Tout nu, tout mouillé, tout piteux.

Sois le bienvenu.

Simuler l’écoute bienveillante

thé

Savoir écouter, c’est une qualité ; faire semblant, c’est tout un art. Un art que je maîtrise depuis que je vais prendre le thé chez mes vieux voisins, Monsieur et Madame Picrocolle, quatre-vingts ans bien sonnés. Cette visite est un peu ma B.A mensuelle (bon d’accord, semestrielle) et ma cure de bonne conscience.

Je suis à peine assise dans leur salon, devant la petite table à napperon sur laquelle m’attendent un thé fumant dans de la porcelaine fleurie et un gâteau gargantuesque, que Monsieur Picrocolle se lance dans un monologue qui commence invariablement par :
– De mon temps, Mademoiselle …
En résumé : c’était mieux avant.
À partir du moment où il a ouvert la bouche, sortez les bouées, c’est la marée haute. Un flot de paroles se déverse, impossible à endiguer, une hémorragie verbale, difficile à juguler. Au bout de vingt minutes, même la serviette en papier sagement posée à côté de ma tasse me supplie de la transformer en boule compacte et de l’enfourner dans l’antre édenté du petit vieux.

J’essaye de prêter une oreille attentive à ceux qui en ont besoin, mais je prends soin, auparavant, de la débrancher de mon cerveau. Lorsque je la récupère, elle est pleine, je la vide, et le tour est joué. Je suis la confidente idéale, non seulement parce que je donne l’illusion d’une « écoute bienveillante », mais aussi parce que je suis incapable de répéter quoi que ce soit à qui que ce soit. Voici ma tactique : d’abord, fixer le bavard d’un regard captivé, puis dodeliner et lancer des onomatopées marquant l’étonnement, l’acquiescement ou l’admiration. Sans suivre la conversation, j’arrive à deviner quand il faut râler à l’unisson ou m’amuser d’une plaisanterie, et sais même varier les nuances de rire : je pouffe, m’esclaffe, ricane, éclate, me tords, me gausse ou glousse, au bon moment et avec le ton juste ; je m’indigne, me scandalise ou m’apitoie toujours avec à-propos.
Pendant ce temps, je pense à autre chose, dresse mentalement une liste de courses, me récite un poème, réfléchit au film de la veille, une bonne grosse daube ce film, comment s’appelle cet acteur avec un gros pif déjà ?

Parfois sa femme ose interrompre Monsieur Picrocolle pour répéter avec d’autres mots ce qu’il vient de dire ou au contraire engager la conversation dans une toute autre voie. C’est là que ça se complique : son mari l’envoie sur les roses qu’il ne lui offre plus depuis longtemps, et la mord de petites phrases caustiques :

– Tu n’y comprends rien, tais-toi donc !

Ou pire :
– Excusez-la, Mademoiselle, ce qu’elle dit n’a aucun intérêt.

Il faut alors mettre ma rêvasserie en veilleuse. Tous deux se mettent à me parler en même temps, dans une cacophonie étourdissante. Un match verbal commence. Babel en pire. Pour éviter de choisir mon camp, je fixe le napperon en hochant la tête et lance au hasard quelques commentaires neutres :
– Tout-à-fait. Je suis bien d’accord. À qui le dites-vous…!
 Mmh. Ah lala.

L’autre difficulté de ces petites sauteries, c’est d’en sortir. Premier obstacle : je ne peux partir sans avoir repris du gâteau, Madame Picrocolle s’en offusquerait. Je bâfre alors d’énormes morceaux pour aller plus vite, grâce à la tactique des joues de hamster. Parfois, j’ai la chance de trouver une fève : un cheveu gris, une dent, et même un lardon, une fois.

Deuxième étape : placer des amorces dans la conversation :

– Oh, il se fait tard…
Je ne vais pas tarder…

Pas facile de trouver la faille dans le bloc verbal que bâtit Monsieur Picrocolle depuis deux heures, il faut guetter la seconde où il reprend son souffle. Après trois tentatives, je baisse d’un cran dans la bonne éducation. Je me lève au milieu de son discours. Ça ne le perturbe pas outre mesure et je me retrouve à l’écouter debout, les bras ballants, un sourire crispé, un pied vers la sortie. Finalement j’ose quelques pas vers la porte, c’est alors que Madame Picrocolle s’agrippe à ma jambe et je dois la traîner jusqu’au palier.
– Vous êtes sûre que vous ne voulez pas rester encore un petit peu ? Cinq minutes seulement.
– Non, je ne peux pas, mais je reviendrai, c’est promis. Au revoir, Madame, merci pour tout. Non, non, vraiment il faut que je rentre. Non vraiment, je vous assure.

Lâche-moi la grappe vieille folle.

Prendre au pied de la lettre ?

lettre

Je crois qu’un pigeon-voyageur a chié sur mon berceau quand je suis née. C’est la raison la plus probable pour expliquer mes éternels déboires avec le courrier : j’ai été victime d’un sortilège. Un volatile commissionnaire des dieux a fait sa petite commission sur mes langes avant de s’envoler porter un message plus honorable à un être humain appelé à un destin héroïque.

Dès ma plus tendre enfance, j’ai eu des problèmes de correspondance. Mes lettres au père Noël tout d’abord : non seulement elles n’arrivaient jamais à bon port, mais elles m’étaient retournées, corrigées en rouge et commentées :
« Par respect pour leur destinataire, les lettres pleines de fautes d’orthographe ne sont pas distribuées, ce qui signifie que les enfants qui ne progressent pas en grammaire n’auront pas de cadeaux

Au collège, j’ai arrêté de lancer aux copines de petits mots griffonnés sur du papier brouillon pendant les cours, parce que je visais mal ; le professeur n’hésitait pas à lire à voix haute ceux qui atterrissaient sur son bureau :
– « Je parie que le prof porte une moumoute ! »
– Eh bien Mademoiselle, vous apprendrez par cœur pour demain le poème de Baudelaire intitulé « La Chevelure » que vous réciterez devant tous vos camarades.

Eh oui, tu l’auras remarqué, toi « le jeune » né au XXIe siècle : à l’époque, on ne s’écrivait pas de SMS en classe, tout simplement parce que le téléphone portable n’existait pas encore. Mais les dinosaures avaient disparu.

Pendant l’été, on s’envoyait des cartes postales qu’on rédigeait avec ce qu’on appelle un stylo. L’inconvénient d’une carte c’est qu’elle est lue par tout un tas d’individus autres que son destinataire. Celles que m’écrivaient mes amis passaient par les mains des différents membres de ma famille qui m’en faisaient le résumé avant même que j’aie pu y jeter un coup d’œil. Et chacun y allait de son commentaire :

– Janine a l’air de bien s’amuser en Bretagne !
– Elle dit qu’il fait beau. Depuis quand fait-il beau en Bretagne !
– En tout cas elle est vraiment nulle en orthographe !

Je me souviens d’un été où, les vacances s’achevant, je m’étonnai de n’avoir pas reçu de nouvelles de Janine. Et toute le monde de s’écrier :
– Mais si ! Tu as reçu une carte la semaine dernière. Elle était en Corse.
– Il pleuvait d’ailleurs. Depuis quand pleut-il en Corse au mois d’août ?
– Elle faisait allusion aux vacances que vous aviez passées ensemble à Palavas-les-Flots l’année dernière : son appareil photo a subi – je la cite – « le même sort que celui de ta mère : plouf dans la mer, un soir de cuite ». J’imagine qu’elle parle de l’appareil que je t’avais prêté et qu’on t’avait soi-disant volé à la tire…? Tu as quelque chose à dire à ce sujet ?

Aujourd’hui encore, le maléfice continue : j’ai reçu, dans ma boîte-aux-lettres, une déclaration d’amour :
« Mon cœur est en alerte,
Et ma vie t’est offerte
Dînons en tête à tête
Laisse ta porte ouverte
Ou j’irai à ma perte
Je t’aime, ma Gilberte.
Ton Jean-Frédéric
»
C’est mignon tout plein. Moi je veux bien rencontrer Jean-Frédéric. Le hic c’est que je ne m’appelle pas Gilberte.

Chochotte

chochotte

Des strings d’occasion. C’est ce que proposait une petite annonce punaisée dans la laverie de Madame Boniface : « Vends strings ayant peu servi. En bon état. Taille 40.» L’offre, modérément alléchante, était accompagnée d’une photo : rose, blanc, bleu, noir, mauve, et léopard, il y en avait une demi-douzaine, suspendus à une corde… La vie du string ne tient qu’à un fil. Le numéro de téléphone de la propriétaire était décliné sur des languettes à déchirer, il en manquait une. Qui ? Qui donc a pu envisager de mettre des strings déjà portés, et par une inconnue ?

J’ai toujours été chochotte, alors je n’arrive plus à distinguer ce qui est normal de ce qui ne l’est pas. En-fil-er le string d’une autre est pour moi tout simplement abominable. Attention, il y a chochotte et chochotte. J’appartiens au groupe des maniaques facilement dégoûtés, mais globalement bordéliques dans leur vie quotidienne. Mon cas ne semble donc pas désespéré. Au restaurant, j’essuie toujours en douce mes couverts avec ma serviette, et si mon verre n’est pas net, j’attends que le serveur ait le dos tourné pour l’échanger avec celui d’une table voisine. Je préfère tanguer, vaciller et risquer le bon gros rétamage en public plutôt que de saisir la barre moite et collante du métro. À l’hôtel, je ne prends que des douches. Se prélasser dans un bon bain chaud plein de mousse… Quelle horreur. Combien de culs nus, de peaux mortes, de poils, de cheveux et de litres de crasse le fond de la baignoire a-t-elle vu passer ? Pouah.

Autant dire que je ne vais plus à la piscine depuis que le maître-nageur m’a surprise en train de faire des acrobaties pour éviter de mettre les pieds dans le pédiluve. Quelqu’un a-t-il fait des analyses pour évaluer le taux de germes, de microbes, de mycoses et de pisse que cultivent ces bains de pieds ? Malgré mes arguments, le maître-nageur m’a forcée à y plonger mes deux petits petons délicats. C’est un sadique et un criminel, je le lui ai dit, il a ricané, les bras croisés sur son torse épilé, parfaitement à l’aise dans son slip moulant ; j’étais furieuse, mais peu crédible, affublée d’un bonnet de bain, obligatoire, et de lunettes de piscine qui me ventousaient les yeux… Après l’épreuve du pédiluve, j’ai dans la piscine frôlé une touffe de cheveux ou un sparadrap, je ne sais pas, un truc répugnant en tout cas, alors j’ai laissé échapper un « bââêh » paniqué, tout en agitant les mains en petits moulinets frénétiques. Une dame m’a prise pour une petite fille en train de se noyer et m’a proposé de me raccompagner vers le bord en m’accrochant à ses épaules.

Heureusement, je sais camoufler mon dégoût quand c’est nécessaire. Mon oncle Gaston, par exemple, a la lèvre du bas qui pendouille et qu’il humecte régulièrement en passant sa langue baveuse. Eh bien, lorsqu’il m’embrasse comme du bon pain et qu’il laisse une goutte de salive sur ma peau, non seulement je n’exprime aucune répulsion, mais j’attends d’être seule pour m’essuyer les joues. Et parfois, je patiente au moins trois minutes.

Regardez la pub, c’est bon pour la santé

publicité

J’aime bien Félicie, de loin. Mais lorsqu’elle squatte mon canapé pour une semaine entière, je n’arrive plus à me souvenir pourquoi nous sommes amies. Les lubies de Félicie me lassent, c’est une benête qui gobe la publicité comme un merlan boulotte avidement l’asticot qui lui fait la danse du ventre au bout d’un hameçon.
Un exemple au hasard : Félicie se gave de yaourts : il y a ceux « qui rendent la peau douce », ceux qui « régénèrent de l’intérieur » et ceux qui permettent de « vivre en phase » (sic). Vivre en phase… C’est bon pour les lunatiques. Elle achète aussi du beurre qui lutte contre le cholestérol, des fruits qui attaquent la cellulite (reste à savoir s’il faut les ingurgiter ou se les coller sur le gras de la peau avec du sparadrap) et du maquillage qui fait ressembler à Kate Moss, sauf que Félicie à plus de points communs avec Josiane Balasko.

Lecteur, deux questions :

1. Choisis-tu vraiment un yaourt pour ses qualités dermatologiques ?

2. Crois-tu réellement que la belle poulette au teint de porcelaine choisie pour la publicité, qui savoure lan-gou-reu-se-ment un merveilleux yaourt et qu’on a judicieusement placée à côté d’une mocheté boutonneuse ingurgitant un yaourt normal, crois-tu réellement que cette femme soit une bonasse avec une belle peau parce qu’elle mange un « Perle de lait » chaque jour ?


À ces deux questions Félicie répond oui sans hésiter et me rétorque que ça ne coûte rien d’essayer. Et bien si, justement, quelques centimes de plus que le yaourt banalement lambda composé des mêmes ingrédients.
Félicie me prend pour une cynique acariâtre, je la prends pour une godiche crétine, c’est de bonne guerre. Lorsqu’elle veut me faire la leçon, elle prend un petit air pincé et un ton doucereux qui me hérissent le poil :


– Pourquoi as-tu acheté du saucisson, miss ?

– Comment ça « pourquoi » ? Existe-il une autre réponse que « parce que c’est bon » ?

– C’est moins bon pour ta silhouette, tu sais, miss ? On devrait trouver un club de sport près de chez toi, ce serait sympa d’y aller toutes les deux et puis, après le stress de la journée, ça nous détendrait.

– Tu devrais péter un coup, Félicie, ça aussi ça te détendrait.

Allô, non mais allô !

téléphone

Elle n’est pas si lointaine l’époque où l’on utilisait un téléphone fixe. On décrochait le combiné sans savoir qui se trouvait à l’autre bout du fil… Et voilà qu’aujourd’hui cette phrase – « on décrochait le combiné sans savoir qui se trouvait à l’autre bout du fil » – n’a plus aucun sens. Non seulement le téléphone est sans fil depuis belle lurette, mais l’on ne décroche plus depuis des lustres : on appuie sur une touche. Il aurait fallu adapter l’expression :
– Chéri, téléphone ! Tu appuies s’il te plaît ?

Mais c’est moche et confus. Quant au « dring », il a été remplacé par le dernier tub de Britney Spears ou par les aboiements d’un chien, certains masochistes choisissent même le bruit du moustique. Moi j’ai opté pour une sonnerie intitulée « odeur de café » qui me fait à chaque fois sombrer dans un abime de perplexité ; je cherche le rapport entre l’arôme et le son proposés. Finalement, c’est digne des Correspondances de Baudelaire. Ou pas.
Et puis l’ado boutonneux contraint d’écouter (ou plutôt d’entendre) Radio Classique dans la voiture de son père, s’exclame tout réjoui lorsque la Neuvième Symphonie de Beethoven retentit :

– Tiens, c’est la sonnerie de portable de mon prof d’histoire-géo qui passe à la radio ! C’est poilant ! Trop le truc de guedin. Ouarf ouarf ouarf. (Rire bêta.)


Il me semble que le fil du combiné formait un précieux cordon sanitaire. C’était un outil formidable pour les psychologues en particulier, et la santé (mentale) publique en général : les gens, contraints à l’immobilité pendant leur conversation, se mettaient à griffonner sur un coin d’annuaire, un bout de bloc-notes, un morceau de journal ; on pouvait alors déceler les dépressifs qui esquissaient des têtes de mort ou des arbres sans feuilles, et les cinglés qui crayonnaient des entonnoirs.
Mais voilà, le progrès a offert le « kit mains libres » qui permet de téléphoner tout en faisant autre chose, si bien que beaucoup de piétons semblent parler tout seuls ; au début, on avait l’impression d’avoir affaire à des malades échappés de l’hôpital psychiatrique, aujourd’hui plus personne n’y prête attention. Les fous se fondent dans la foule et tout le monde s’en fout.
La technologie a également fourni l’affichage du numéro : il permet de savoir qui appelle… afin de ne pas répondre.
Tout est tombé allô.

Les faux plis d’un premier amour

amour

Quand je fais du repassage, je pense à mon premier amour.
On s’est quitté froissé, mais ce n’est pas la raison.
Quoique ? Il avait l’air sérieusement chiffonné lorsque je lui ai annoncé que je préférais « qu’on reste amis, c’est pas toi, c’est moi, t’es un mec génial, je ne te mérite pas, allez salut ».

En général, un premier amour est classé parmi les souvenirs intenses que l’on convoque pour se vautrer avec délice dans la mélancolie, en écoutant une musique romantique qu’on se met à chanter en play-back, une brosse à cheveux en guise de micro, ou en buvant le verre de vin de trop, celui qui donne envie de pleurnicher sur les années perdues et d’envoyer des SMS qu’on regrette le lendemain.

Moi je pense à Charles-Albert quand je repasse mon linge. C’est lui qui, me voyant lutter avec la table à repasser, m’a fait remarquer la poignée cachée en-dessous ; cette petite manette tellement pratique qui permet de changer le cran pour varier la hauteur de la planche, puis de la replier les doigts dans le nez et non plus coincés dans les rouages.
Charles-Albert n’a pas marqué mon cœur au fer rouge de la passion, il a modestement amélioré mon quotidien. Il serait sans doute chagriné de l’apprendre, mais il faut être lucide, sans cette poignée, je l’aurais oublié depuis longtemps. La mémoire à ses raisons que le cœur ignore et le cerveau provoque de mystérieux déclics. Ainsi, Brigitte était l’une de mes meilleures amies au lycée, et puis les années après le bac nous ont peu à peu séparées, je ne l’ai pas revue depuis plus de quinze ans. Pourtant, je songe à elle chaque fois que je me lave les cheveux…

Bruit de couloir

bruit

Avez-vous jamais vu une vieille dame danser la gigue ? Moi si. Devant ma porte. Parce que j’habite au sixième étage et que c’est un endroit stratégique. Elle s’appelle Madame Picrocolle, elle a quatre-vingts ans et du poil au menton, elle vit au quatrième. Son ennemie jurée est évidemment la personne qui loge juste au-dessus de chez elle, au cinquième : Madame Serre-Tête de la Jupe Culotte, une vieille fille un peu pète-sec, du genre qu’on rigole pas avec. Madame Picrocolle l’exècre et tient à partager sa haine avec moi parce qu’elle m’a à la bonne, pas de bol. Comme je n’ouvre plus quand elle sonne, elle me guette dans le hall d’entrée et me chope comme un rugbyman plaque un adversaire.
– Vous ne savez pas la dernière, Mademoiselle ?
S’ensuit un long monologue. Elle ouvre les vannes de sa hargne, éructe et rote le nom de son ennemie, l’accable de calomnies colorées : Madame Jupe-Culotte aurait poussé le vice jusqu’à déplacer sa machine à laver dans son salon pour le seul plaisir d’enquiquiner la vieille dont la chambre se trouve en-dessous. Elle attendrait même le milieu de la nuit pour enclencher sa machine et réveiller l’octogénaire en plein sommeil paradoxal. Ouh la sadique.
J’imagine bien Madame Jupe-Culotte avec sa robe de chambre à fleurs et son bonnet de nuit à froufrous, assise bien droite dans son canapé lilas, les yeux rivés sur la pendule… Elle lutte bravement contre la somnolence en attendant minuit, l’heure du crime, pour appuyer sur le bouton de sa lessiveuse, qui a pris la place de la table basse au milieu de la pièce. Clic. Elle laisse alors échapper un rictus démoniaque et va dormir du sommeil du juste.

Une fois par semaine, Madame Picrocolle monte au sixième étage pour une expédition punitive. Par l’œilleton de ma porte, je l’observe, incrédule, faire de bruyants allers et retours dans le couloir, levant haut les pieds et les abaissant d’un coup sec, aller, retour, aller, retour. Elle ressort pour l’occasion ses vieux souliers de bal et s’amuse à varier les pas, de la marche militaire au french-cancan, hop et pan ! hop et pan ! C’est pour elle une réelle jouissance de taper sur le sol et sur les nerfs de Madame Jupe-Culotte, dont le serre-tête doit se transformer en étau.
Le mal que se donne Madame Picrocolle pour lui pourrir l’existence suscite mon admiration, je l’avoue. Quelle opiniâtreté, quel courage, quel numéro de funambule. Juchée sur ses talons, non seulement elle a les pieds qui gonflent, mais elle tangue dangereusement, emportée par le poids de ses seins qui ressemblent à deux gros obus rivés sur son petit corps tassé (elle penche d’ailleurs un peu plus à gauche, j’en conclus qu’elle en a un plus lourd que l’autre). Il faut souffrir pour emmerder le monde.

Attention aux fuites

fuites

Dans un dîner mondain, une jeune étourdie fait maladroitement la conversation à sa voisine de table :
– Et vous, madame, vous travaillez encore, ou bien vous êtes à la retraite ?
L’autre vexée se tait et la toise… Elle finit par lui répondre lentement, en détachant chaque syllabe :
– Je suis co-mé-dienne, Mâdemôisêlle.
– Ah ! C’est formidable, vous jouez quel genre de rôle ? Plutôt les grands-mères confidentes ou les sombres marâtres ?
– Ou les momies, pendant que vous y êtes ! Pas du tout ! Dernièrement, j’ai incarné à la télévision une femme libre, bien dans sa peau, qui affronte sereinement les contraintes de l’âge et profite pleinement de la vie.
– Ah oui ? Quel film ?
– C’est une publicité. Je suis l’égérie de la marque Always.
– Ah… Vous parlez de la pub pour les fuites urinaires…?

Je me suis toujours demandé si une actrice qui n’a jamais vraiment percé dans le métier hésitait longuement avant d’accepter ce genre de rôle publicitaire. En ce moment, une autre vidéo pour les protège-slips me laisse perplexe. Une femme, la soixantaine, déclare tranquillement, les yeux dans ceux de la caméra :

« Je ris, j’éternue, j’ai des fuites urinaires, ça vous arrive aussi ? ».

Alors non, en fait. Merci bien et au revoir Madame.
C’est assez culotté, si j’ose dire, de vouloir instaurer une complicité avec le téléspectateur sur un tel sujet. Elle a l’air de dire « Allez, reconnais-le, toi aussi tu as des fuites, mais rassure toi, ça arrive à tout le monde. Si tu veux on en parle. Viens donc boire un pisse-mémé à la maison.»
La phrase suggère aussi un lien de cause à effet : le rire et les éternuements provoqueraient des fuites urinaires ? Tout le monde va finir par faire la gueule, de peur de rire aux larmes, et à la pisse. Après tout dans « rigolo » il y a « rigole ».

Le hasard a parfois besoin d’être aidé

hasard

Marcel me méprisait et c’était réciproque. Mais j’étais bien décidée à gagner l’estime de son colocataire : Jean-Eudes, châtain, charmeur, charmant.
L’idée de sonner à leur porte sous un prétexte fallacieux m’a bien traversé l’esprit, mais n’est jamais repassée. Quelle que fût mon excuse, elle eut été cousue de fil blanc, et puis la perspective de passer pour une allumeuse, un boulet sans amis ou une philanthrope conviviale me rebutait. Non, il fallait faire en sorte de le croiser par hasard… Fumant une cigarette à ma fenêtre, j’aperçus dans la rue sa silhouette élégante et svelte rentrant du boulot, hey-hi hey-ho, costard, cravate et cartable.
En deux temps, six étages, me voilà dans le hall de l’entrée. Flûte, il n’est pas encore là. Je ne vais tout de même pas l’attendre les bras ballants comme une brave godiche penaude. Je fais donc semblant de relever mon courrier. Et comment fait-on semblant de relever un courrier qu’on n’a pas reçu ? Eh bien on scrute avec naturel le fond de sa boîte-aux-lettres vide, comme un proctologue observerait un trou noir. Jean-Eudes tardait. Bigre, il avait dû s’arrêter à la boulangerie. Mon inspection consciencieuse du néant allait devenir ridicule non seulement à mes propres yeux, mais à ceux de Madame Jupe-Culotte qui venait de passer pour descendre ses poubelles, et me retrouverait dans la même position à son retour. Alléluia, Jean-Eudes finit par arriver et m’adressa un bonjour chaleureux accompagné d’un sourire ravageur. Il avait cette affabilité facilitée par la conscience d’être séduisant.

– Bonsoir chère voisine !
– Tiens, bonsoir cher voisin, quel heureux hasard…
Et nous montons dans l’ascenseur. Contrairement à son colocataire taciturne, Jean-Eudes comprenait que les conversations d’ascenseur ne sont pas censées élever les esprits en même temps que les corps, mais les divertir et maintenir des relations de bon voisinage.

– C’est sympa de se croiser. Tu habites ici depuis longtemps ?

(Un charmeur tutoie facilement une femme qui n’a rien d’une bombe sexuelle; c’est une manière de lui montrer qu’il reste accessible et convivial malgré son succès indubitable auprès de la gent féminine.)

– Quelques mois. C’est suffisant pour que les factures aient retrouvé le chemin de ma boîte- aux-lettres !

– Ah les factures… Une pollution des boîtes aux lettres et des comptes en banque. Nous voilà au cinquième, tu passes boire un verre à la maison ? C’est l’occasion de faire connaissance. Je vais te présenter mon colocataire.


Je n’étais pas ravie de revoir le morose Marcel, mais baste, nous étions peut-être partis du mauvais pied et comme ni lui ni moi n’était cul-de-jatte, il suffisait d’en changer. Ou de prendre les choses en main.
Marcel n’est ni séducteur ni séduisant, et n’a d’ailleurs pas envie de l’être, c’est sans doute son atout majeur pour plaire aux femmes. Je dois reconnaître qu’il se montra plus réservé que désagréable. Cette révision de jugement fut d’ailleurs réciproque puisqu’il me déclara que je « gagnais à être connue » ; étrange expression que l’on présente comme un compliment à un quidam, alors qu’elle signifie qu’on l’a d’abord pris pour un sacré connard. Une sacrée connasse, en l’occurrence.