Mêlez-vous de vos affaires, et de celles des malotrus

Un dimanche matin, alors que je rentrais chez moi, un peu ivre, un peu somnambule, d’une longue soirée bien arrosée, frissonnant dans ma petite robe noire avinée et mes collants filés, les pieds bouffis par des chaussures aussi belles qu’inutilisables, je rêvassais, tout en claudiquant, à un café, un cocktail d’aspirine et un bon lit douillet.
Quelques mètres encore et, si j’arrivais à éviter ma vieille voisine bavarde, Madame Picrocolle, levée avec les poules (dont elle n’a plus l’âge de faire partie), mon rêve deviendrait réalité et la réalité un sommeil bienheureux. J’entrai dans le hall… Et tombai sur deux Japonais, membres de la famille Ping-Pong qui tient le restaurant de sushis du rez-de-chaussée et habite au troisième étage. Sont-ils frère et sœur ou bien mari et femme ? Je ne sais. Lui, grand type patibulaire charpenté, elle frêle et filiforme. Ils se disputaient bruyamment devant un sac de crevettes éventré sur le sol. Il beuglait, elle chouinait, il la bousculait, elle le houspillait… Aïe. Voilà qu’il lui tire les cheveux. La gifle. Elle en reste toute ahurie.

Le destin me désignait volontaire pour jouer les braves et prendre la défense de cette malheureuse, à qui je n’allais être d’aucun secours puisque le Hulk jaune allait me mettre KO d’un revers de main. Adieu aspirine, café, dodo, rien ne sert de râler, il faut mourir à point. Sans fougue ni conviction, je tentai de prendre une voix ferme, un regard déterminé, une posture intimidante. Mais lorsqu’on a de petits bras de poulet, une robe de soirée, des cernes jusqu’au menton, un cerveau embrumé et une haleine de poivrot, on est rarement crédible aux yeux d’un gros malotru brutal. Je lui criai pourtant d’une voix chevrotante :

– Ça suffit monsieur, laissez cette dame tranquille !
– Xia chehou dang fou !

Sa réponse en dialecte nippon-mandarin ne fut pas très claire, quoique parfaitement explicite ; l’équivalent d’un « casse-toi pouffiasse », j’imagine.

Il chercha à l’entrainer dans les escaliers et ma présence ne semblait pas le perturber outre mesure. Je me décidai à le tirer par le tee-shirt, en répétant « ça suffit », avec une autorité qui aurait fait ricaner un adolescent insolent (pléonasme). Il se retourna, me hurla dessus et gravit les premières marches sans lâcher sa proie. Elle s’accroupit, se cramponna à la rambarde. Il l’agrippa par les bras, je l’attrapai par les pieds et la tirai dans le sens inverse tout en titubant sur mes talons. La situation devenait burlesque, la Japonaise ferrée d’un côté comme de l’autre, pleurnichait, le mastodonte vociférait et moi je grommelai en me demandant ce que j’allais faire dans cette galère. Musclor finit par laisser sa victime pour s’avancer vers moi, menaçant. Je lâchai prise à mon tour, et reculai en déglutissant gracieusement. À ma grande stupeur, l’autre gourde resta à terre et observa la scène d’un petit air navré, voire réprobateur, ses deux mains fines sur ses joues pâles. Elle dodelinait et m’adressa un doux reproche sous la forme d’un proverbe chinois :
– « Le sage ne cherche point à régler ce qui n’appartient point à son office. »

Son compagnon me donna une taloche sur l’épaule, qu’il accompagna d’une bordée d’injures exotiques, tandis que je continuai à lui adresser des rodomontades ridiculement bienséantes pour la situation. Aculée contre le mur, moins bravache, j’attendais ma raclée les yeux fermés quand soudain, retournement de situation, Madame Picrocolle, tel Superman affublé de bigoudis et d’un peignoir à fleurs, déboula dans le hall, un balai à la main.
J’ai béni, mille fois béni, la curiosité de la petite vieille qui, toujours à l’affût de potins, écoute quotidiennement par l’interphone ce qui se passe et se dit dans l’entrée de l’immeuble. La grosse brute est partie sans demander son reste, suivie par la jeune femme, plus apeurée par la vieille que par son bourreau.

Je ne suis pas rentrée me coucher, Madame Picrocolle ayant entamé une longue tirade vindicative sur ses voisins les Japonais ; je pouvais difficilement lui en vouloir, mais me suis demandé si en fin de compte une bonne grosse baffe nippone n’aurait pas été moins douloureuse… Les monologues de la vieille sont aussi assommants, mais l’agonie plus longue.

J’aime pas les gens, j’aime pas les bêtes

Quand Véréna affirme avec son accent haché qu’il est plus criminel d’ « assassiner » un animal que de zigouiller un être humain, son émoi larmoyant et sa candeur coquebine désarmeraient quatre Huns et six Troyens. Comme elle n’en est pas à une contradiction près, elle aime aussi penser que l’homme est une colombe pour l’homme. Et que moi, je suis un pigeon.
Cette plantureuse Allemande, rencontrée dans la voiture-bar d’un train, a eu l’envie soudaine de visiter Paris. Elle a donc débarqué sans crier gare dans mon petit studio, considérant naturel que je l’accueille la bouche en cœur et le cœur sur la main.

Verena est sportive, végétarienne et sobre. Notre première soirée fut donc mortelle, longue comme un jour sans vin et plate comme l’eau que nous avons bue, employée à passer en revue les trente millions d’amis de l’être humain. Je pense pour ma part que les ours sont souvent mal léchés, qu’un piranha te boulotte un doigts de pied en deux claquements de mâchoire (surtout quand le doigt susnommé dépasse d’une chaussette trouée, ce qui est souvent mon cas) et que si les lapins aiment fixer les phares des voitures, ils n’ont pas inventé l’électricité pour autant. Globalement, les animaux font rarement de cadeaux aux hommes, ou alors empoisonnés : la vipère leur a refilé sa langue, le chien son humeur, le cheval sa culotte, l’oie ses pattes… Mieux vaut appeler un chat, un chat : je me trouve plus intéressante qu’une poule en cage. Ce que Verena conteste très gentiment. Mais Verena est une pétasse.

Le réveil fut moins ennuyeux que notre soirée, plus cauchemardesque aussi : la première vision qui s’offrit à moi fut la cellulite de l’Allemande en string. Je remuai un peu dans mon lit afin de la prévenir que j’étais sur le point de me lever; mais de toute évidence, j’étais plus gênée qu’elle puisqu’elle se contenta de me saluer :
– Bonjour, comment vas-tu ?

– Ça pourrait être pire…

En effet, le lendemain fut pire. Lorsque j’ouvris l’œil, elle était sans string. Nue comme un ver devant la glace, elle se peignait avec application. C’est là que l’on saisit tout le sens de l’expression « être à poil »,… Poils qu’elle avait bouclés sur les jambes, touffus sous les bras et drus ailleurs. De nouveau, elle m’a saluée sans sourciller (des sourcils pourtant bien fournis) et je me suis levée de mauvaise grâce pour ne pas dire de mauvais poil.


Verena m’avait préparé un petit-déjeuner à sa façon : jus de carotte et bouillasse céréalière. Elle m’avait aussi réservé son plus joli jogging rose pour aller courir avec elle. Pourquoi ai-je enfilé ce survêtement et l’ai-je accompagnée ? Parce que je n’ai jamais su dire non avec simplicité et que je n’avais aucun prétexte à portée de main.
Grandes foulées, croupe rebondie, moulée dans une tenue de sport sexy, queue de cheval battant l’air, la voilà partie. Et moi derrière elle. Dans un jogging fluo trop grand, un vieux tee-shirt informe et des baskets trouées, cahotant dans les rues parisiennes. Nos arrêts aux feux piétons étaient particulièrement pénibles : Verena attendait le vert en trottinant sur place pour ne pas perdre le rythme. Elle levait haut les genoux, moulinait les bras, tournait autour d’un poteau en lançant des petits cris de sportive galvanisée.
J’entraînai mon Allemande vers un parc. Deux coureurs – dans tous les sens du terme – un peu crâneurs un peu hâbleurs, nous emboîtèrent le pas et engagèrent la conversation avec Verena. J’étais haletante, poussive et vexée comme un pou de voir mon Allemande accaparer l’attention des deux étalons. Il faut dire que sa sueur était comme des perles de rosée, elle avait un teint de pêche et ses mèches lui collaient au front avec sensualité. J’avais des cheveux ébouriffés, un visage rouge tomate et des auréoles sous les bras. Et puis le porridge allemand du matin passait mal. Je les ai laissés me distancer et j’ai fini avachie à une terrasse de café, une cigarette dans une main, un petit blanc dans l’autre. Ils n’ont pas remarqué mon absence. Je me demande s’ils avaient remarqué ma présence. Pas seulement pigeon, caméléon aussi. Ah mais.

Les soucis du sushi

japonais

Sans peur et sans reproches (si ce n’est pour les autres), la vieille Madame Picrocolle a déclaré la guerre à de nouveaux locataires : les Japonais. J’ignore en réalité s’ils sont Japonais, Chinois ou Suédois, je peux seulement affirmer qu’ils ont des cheveux noirs, une peau jaune, des yeux bridés et un restaurant de sushis baptisé « Le Soleil de Tokyo » qui a ouvert ses portes au rez-de-chaussée de l’immeuble.
Ils forment toute une tribu entassée dans un appartement du troisième étage.
– « Plus on est tofu plus on riz » a ricané la vieille dame.
Elle les as surnommées les Ping-Pong, ce qui est totalement idiot puisqu’ils ne sont guère disposés à renvoyer la balle, encore moins l’ascenseur. S’ils sont réellement Japonais, la réputation de leurs compatriotes les a tellement bien précédés qu’ils n’ont jamais réussi à la rejoindre : aucun d’eux n’est aimable. Ombres silencieuses et furtives, ils se contentent de répondre quelques marmonnements quand on les salue dans le hall de l’entrée. Leurs yeux sourient, mais leur bouche fait la gueule. Dans leur restaurant, évidemment, c’est autre chose : ils pourraient faire de la pub pour un dentifrice.

Mue par son opiniâtreté à emmerder ses voisins, Madame Picrocolle poursuit les Ping-Pong dans les couloirs, la bave aux lèvres et tirant par rafales réprimandes et rodomontades. À cause des travaux qu’ils ont entrepris pour aménager leur restaurant, la cave est devenue un dépotoir innommable ; ils y ont agglutiné tellement d’objets non identifiés et malodorants qu’il est désormais impossible d’y accéder physiquement ni olfactivement.
La vieille dame voulant m’enrôler dans son combat, je me planque et rase les murs. Je lui ai d’ailleurs menti quand elle m’a demandé d’un air soupçonneux si j’avais déjà mis les pieds dans ce qu’elle appelle le « restaurant de soucis », n’osant pas lui avouer que j’y avais dîné une fois. J’en garde d’ailleurs un souvenir modérément enthousiaste, nippon ni mauvais. Il faut dire que ce dîner était rendez-vous galant et que mon prétendant avait conclu, en guise de dessert, par cette suggestion émouvante :

– Je vais aux toilettes, je te laisse régler l’adition pendant ce temps-là ?
Après avoir tiré la chasse d’eau, il était allé directement m’attendre sur le trottoir.

Madame Picrocolle organise parfois des expéditions punitives. Elle aborde les clients du Soleil de Tokyo juste avant qu’ils n’entrent :

– Savez-vous que le cuisinier confond « poisson » avec « poison » ? Préparez-vous à rire jaune, vous allez déguster des poissons clowns de la Mer morte.

Selon elle, les Japonais auraient même installé un immense aquarium dans leur petit appartement, afin d’y élever de la friture destinée aux assiettes de leurs clients. Elle soutient mordicus avoir vu l’aquarium… Je crois que les Ping-Pong se sont simplement offert quelques animaux de compagnie, de jolis petits poissons jaunes qui font sagement le tour de leur bocal avec la même constance morne que les poissons rouges occidentaux. Quoique…? Les poissons japonais ont peut-être des tendances kamikazes … ? Banzai ! Et les voilà qui se retrouvent collés à la moquette. Splouirtch.

Le défilé des infirmières

défilé

 

18h30. Entends-tu sonner l’heure de l’apéro dans ton petit cerveau ? Tu commences à caresser l’envie d’un verre de Sancerre, ou bien d’une bière bien fraîche… Un Spritz pourquoi pas ? C’est bon le Spritz. Et puis des noix de cajou et du saucisson coupé en fines tranches. C’est à ce moment là qu’on t’apporte un plateau repas : salade de lentilles, saucisses Knacki, purée de carottes et deux Petits Suisses à la banane. À l’hôpital, le dîner est servi.

Ça fait des lustres que tu n’as pas mangé de Petit Suisse à la banane. Après tout, c’est l’occasion de retrouver une saveur de ton enfance et de plonger quelques secondes dans une mélancolie délicieuse, en tout cas plus comestible que le menu du soir. Alors tu goûtes, un peu ému(e), du bout de la langue… Pas de doute, c’est dégueu, seulement dégueu. Salauds d’hôpitaux. Ils arrivent, en une bouchée de Petit Suisse, à te faire gober cette vérité inéluctable : tu as vieilli. C’est vingt ans que tu viens d’avaler en une cuillerée, prends du Carbolevure, ça fait digérer.

19h, le plateau est débarrassé, la nuit commence. Il faut dormir. Tu dois dormir. Si. Force-toi. Ferme les yeux. C’est vital. Il est indispensable de prendre des forces avant le défilé des infirmières et des aides soignantes qui ne va pas tarder à commencer.

Celle de 23h arrive en trainant les pieds. Elle se plaint, elle est fatiguée. Elle te pose des questions bizarres.
– Vous avez « fait pipi » ?
– … ? Pardon ?
– Avant de vous coucher ? Vous avez pensé à « faire pipi » ?
– Ah. Heu. Oui. Je vous remercie de vous en préoccuper. Vous allez être étonnée, chère Madame, je sais bien que je fais beaucoup plus jeune que mon âge, mais en réalité je n’ai plus trois ans, depuis quelques décennies déjà… Désormais, je suis propre. J’en profite d’ailleurs pour vous signaler que j’ai aussi passé l’âge des Petits Suisses à la banane.

Celle de 5h du matin débarque en beuglant :
– BONJOUR !
Comme si tu l’attendais patiemment, alors que tu es en train de ronfloter, la bouche ouverte et la bave au coin. Raaah, tu sursautes, tu t’essuies la commissure des lèvres, tu te racles la gorge, tu cales une allumette entre chacune de tes paupières pour les maintenir ouvertes, et tu essayes d’avoir l’air naturel.

Celle de 7h surgit pile au moment où tu viens de retrouver le sommeil. Tu te sentais sombrer, doucement, doucement, et…
– BONJOUR ! Alors, vous avez réussi à dormir un peu ?
À cet instant, tu tâtonnes instinctivement, tu cherches une batte de baseball virtuelle pour lui en foutre un gros coup sur le pif.

Enfin celle de 9h tient absolument à te foutre à poil, c’est une maniaque. Comme tu es sous perfusion depuis trois jours et que tu ne peux pas enlever ta chemise sans l’aide d’une infirmière, tu dépend d’elle pour prendre ta douche. Elle la déboutonne d’un geste autoritaire, elle veut même t’aider à enlever ton bas de pyjama sur lequel elle tire machinalement. Elle lave des corps fatigués toute la matinée, alors un de plus, un de moins… Pour elle ça n’a pas d’importance. Mais toi, tu tiens bon, tu t’accroches à l’élastique. Non, tu ne te retrouveras pas cul nu devant une inconnue. Tu n’as décidément plus cinq ans, tu n’es pas encore grabataire, tu peux te débrouiller par toi-même, zut à la fin ; elle rétorque par des rodomontades et une leçon de morale. Puisque c’est ainsi, tant pis pour les ablutions à grand jet d’eau… Tu préfères puer, renoncer à une douche, pour préserver ton amour-propre. C’est beau. Beau mais bête.

En réalité, dès que tu arrives à l’hôpital, il vaut mieux jeter ta pudeur et ta dignité dans les chiottes et tirer la chasse. Accepte d’être infantilisé, résigne-toi à régresser, c’est inexorable. Parce que, de tout façon, tu n’échapperas pas à la visite du médecin…
Le médecin déboule dans ta chambre, entouré d’une armada d’internes, qui te regardent avec leurs gros yeux d’intello assoiffés de savoir :
– Et vous avez mal quand vous faites « pipi » ?
– Non docteur, je n’ai pas mal quand j’urine.
– Et le transit, ça va le transit ?
– Heu… Ça va, ça vient, c’est le principe du transit.
– Vous avez des gaz ?
– …
– … ?
– Un peu.

Et voilà les dix internes qui griffonnent sur leurs petits carnets. Ils compte bien enrichir leurs connaissances grâce à tes flatulences.

Esprit spiritueux

spiritueux

La poubelle réservée au verre se dresse dans la cour de l’immeuble ; pas dans un coin, mais bien au centre, fière de la mission écologique dont elle est investie.
La vieille dame du quatrième étage, Madame Picrocolle, prend un malin plaisir à descendre jeter ses bocaux le samedi matin à 8 heures… Moi je vise plutôt les moments où l’on ne m’entendra pas trop. Moins par civilité que par honte. Car le bruit du verre qui choit au fond de la poubelle avec fracas, hurle mes dérives éthyliques à la face du monde et aux oreilles de mes voisins. Vin, bière, whisky, vodka… Lorsqu’on se décide enfin à se débarrasser des cadavres bêtement accumulés au fil des semaines et des soirées entre amis soiffards, ce sont les chutes de l’ivresse qui vrombissent dans la cour, et je ne serais pas étonnée qu’une personne bien-intentionnée laisse dans ma boîte-aux-lettres le numéro des Alcooliques Anonymes. Le plus étrange, c’est que ce sentiment de culpabilité (non pas d’être alcoolique, mais de confirmer publiquement que je le suis) est en lui-même un aveu ; car si, en bonne fille saine, je buvais des jus de fruit et dégustais des haricots en bocal, le bruit des bris serait le même.

Aussi, quand je descends avec mon sac (plein) de bouteilles (vides), je tente vainement de mettre au-dessus du lot le pot de sauce bolognaise ou les petits bocaux d’olives et de cornichons, dans l’espoir que l’arbre cache la forêt. Sauf qu’un bocal, c’est transparent. Madame Jupe-Culotte la vieille fille du cinquième, ne s’y est d’ailleurs pas trompée et m’a fait remarquer avec un sourire caustique :

– Vous poussez le bouchon de liège un peu loin, Mademoiselle…

– Mais « quand le vin est tiré, il faut le boire », chère Madame.

– Et « qui a bu boira »… Attention aux mauvaises habitudes.

– J’ai bon espoir de mettre Paris en bouteille.

– Avec toutes celles que vous avez-là, vous devriez y arriver. Vous en collectionnez de toutes les sortes.

– « Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. »

– Ce que vous dites est très… spiritueux. Au revoir Millésime, pardon, Mademoiselle.

Elle m’agace.

Es-tu prêt à vivre dans un cagibi ?

cagibi

C’est un petit placard propret : une chambre de bonne est à louer dans mon immeuble. Dans le couloir défilent les candidats imberbes et boutonneux. Si tu es un étudiant pauvre, et sans amis pour vivre avec toi en colocation, ce studio minuscule est pour toi.

Es-tu prêt à vivre dans un cagibi ?
1. Oui, si ça ne te dérange pas de te brosser les dents au-dessus d’un monticule de vaisselle sale. Car le lavabo et l’évier ne font qu’un. Évoquant sa jeunesse bohème, mon amie Janine m’a même avoué, dans un instant de faiblesse regrettable, que lorsqu’elle crachait son dentifrice, elle s’amusait à viser dans l’un des verres amoncelés ; elle a également admis qu’à force de remettre au lendemain les corvées ménagères, n’ayant ni l’envie, ni lave-vaisselle, elle s’était résignée à manger ses pâtes sauce carbo directement dans la casserole, plutôt que de laver une assiette… Déchéance de l’étudiant tout mou.

2. Oui si tu n’es pas claustrophobe. Tu le deviendras et alors, il te faudra maîtriser la crise qui t’assaillira le jour où tu t’apercevras qu’une fois assis sur un tabouret, pile au centre du studio, tu peux tout en même temps attraper une bière dans le frigo, faire cuire un œuf sur la plaque électrique et fumer une cigarette à la fenêtre, sans bouger d’un iota (et en ayant trois bras).

3. Oui si tu as une grande vessie. Car les toilettes sont sur le palier. Tu les as peut-être déjà expérimentées dans ton précédent logement ? Et même partagées avec des personnes à l’hygiène douteuse…? Tu connais alors ces petits moments de gêne : au beau milieu de la nuit, il faut traverser le couloir froid et sombre, ton rouleau de PQ sous le bras, pour aller pisser. Chercher en tâtonnant la lumière et frôler une main velue, celle du voisin de palier souffrant des mêmes envies nocturnes que toi. Et là, c’est le drame, tu lui colles une grosse mandale sur le pif, parce qu’il fait noir, parce qu’il fait nuit, parce que tu es surpris et qu’on a souvent des réflexes de survie incongrus, voire totalement absurdes. Et vous vous êtes retrouvés comme deux cons à vous insulter dans l’obscurité, chacun furieux et surtout consternés de vous être pissé dessus de peur.

4. Oui, si tu aimes l’eau froide. Car le chauffe-eau a la taille d’une canette de bière. Tu t’es peut-être déjà retrouvé sifflotant sous la douche, du shampoing plein les cheveux, soudain la flotte devient gelée. Tu sursautes, déséquilibré, tu glisses, tu tombes, ratatiné au fond de la douche, aveuglé par la mousse, figé par le froid, à moitié noyé sous le pommeau qui déverse son eau glaciale à grands jets continus. Tout nu, tout mouillé, tout piteux.

Tu es prêt. Sois le bienvenu.

Comment vendre des lingettes pour bébé ?

bébé

Lorsque j’ai le nez dans le chignon d’une poufiasse, le coude dans le gras du bide d’un gars trop collant, et mon bouquin prisonnier dans mon sac parce que le métro est bondé, je passe le temps en résolvant des énigmes dans ma tête. Par exemple : j’essaye de comprendre une publicité qui passe à la radio en ce moment et qui vante les mérites de lingettes pour bébé… « Pratiques pour nettoyer sans rincer la peau de votre bébé », elles sont à la fois « douces et résistantes ». Jusque là, d’accord. C’est un peu comme les yaourts fermes et fondants, les bonbons acidulés et sucrés, les culottes gainantes et sexy, ou les plats que je cuisine : crus et cramés à la fois.
Le message frôle l’oxymore pour être percutant, mais reste simple pour être bien intégré : tout a été prévu pour le popotin potelé des poupons.

Néanmoins, la réclame se termine par une phrase insolite prononcée sur le ton qu’on utilise pour les mentions légales : « Ceci est un produit cosmétique ».
Ah ? Les cosmétiques pour nourrisson sont une notion nouvelle pour moi. Je les croyais destinés à des êtres humains légèrement plus mûrs, qui espèrent justement retrouver une peau de bébé (sans songer précisément à la peau du cul d’un bébé).
Le post-scriptum de la pub est plus précis que ça : « Ceci est un produit cosmétique à usage externe ». Alors là j’arrête de penser et refuse d’envisager un usage interne quel qu’il soit.

Ce qui me dérange le plus dans cette publicité, c’est le choix de la vedette payée grassement pour associer son image au produit. Les pros de la pub ont dû rechercher le « pipole » le plus à même d’incarner leurs lingettes afin d’en vendre un maximum. Et ils se sont mis d’accord sur… Sébastien Chabal.
Je répète : Chabal.
C’est bien cela. Le colosse, rugbyman, barbu hirsute qui pique et dont la carrure ferait passer une armoire à glace pour le petit bonhomme en mousse.
En général les « communiquants » sont relativement doués, ils arrivent à manipuler le consommateur lambda, et il n’est pas impossible que quelques types, amateurs de rugby et légèrement influençables, aient soudainement envie d’acheter des lingettes pour bébé bien qu’ils n’aient pas d’enfants. M’est avis, malgré tout, que cette cible n’est pas la plus réactive ni la plus lucrative pour la marque. Et que beaucoup de mères de famille, au contraire, restent modérément sensibles aux arguments d’un rugbyman.

Sébastien Chabal, comme tout bon sportif engagé pour faire de la pub, essaye de jouer la comédie, et c’est totalement raté. Sur un ton faussement enjoué, il lit le commentaire qu’on lui a préparé :
– Enfin une lingette qui me résiste !
Oh la bonne blague.
Je tiens pourtant à faire remarquer aux publicitaires intellos que cette intervention provoque deux questions malencontreuses dans l’inconscient du consommateur :
1. Vous vendez des lingettes, mais fournissez-vous le bébé qui résiste, lui aussi, aux grosses paluches poilues d’un mastodonte ?
2. À quoi la lingette résiste-t-elle, précisément ? Aux mains du géant ou bien à son fessier ? Parce qu’en fin de compte, c’est ambigu, et l’on en vient à se demander si celui qui incarne la virilité sportive utilise des lingettes pour bébé pour son postérieur délicat.

Tout nu dans la nature

nu

Charles Gleyre (1806-1874), Penthée poursuivi par les Ménades, 1864. Huile sur toile, 121,1 x 200,7 cm. Bâle, Kunstmuseum

Il y a un monsieur tout nu lâché dans le paysage… Un hippie peut-être ? Désireux de communier avec la nature, il en aurait profité pour boulotter quelques champignons ou fumer l’herbe des prés ? Pourquoi pas. Le tableau datant de 1864, ce n’est pas l’hypothèse la plus probable…

Dans la peinture ancienne on trouve tout un tas de gens à poil : Vénus se balade en tenue d’Ève à longueur de journée parce que c’est la déesse de l’Amoûûûr, Ève se dandine, nue comme un ver, dans les jardins du Paradis, sans doute parce que la feuille de vigne lui file de l’urticaire ; même l’allégorie de la Vérité est obligée d’être à oilpé, parce qu’elle ne doit rien avoir à cacher. Les héros antiques et les saints martyrs n’ont pas vraiment le temps d’aller faire les soldes, trop occupés à sauver leur peau dans l’arène devant un gladiateur bougon ou un lion glouton qui cherche à les déculotter ; on ne peut pas dire que pour eux ce soit la fête du slip.
En général, si tous ces gens sont les protagonistes d’une histoire un peu grave, voire carrément dramatique, le peintre choisit de les représenter tout nus mais statiques, pour préserver leur dignité et la décence de la scène. Il faut éviter que le spectateur se pisse dessus de rire en regardant le tableau… Aussi les figures ont-elles les fesses à l’air, mais l’air sérieux. Je n’oserais pas dire qu’elles restent « inébranlables », l’adjectif ne sied pas à des personnes ainsi mises à découvert.

Alors pourquoi diable un artiste du XIXe siècle a-t-il pris le risque de faire ricaner, en représentant un monsieur tout nu, hagard, en train de courir entre des rochers ? Le pauvre type est poursuivi par une bande de bonnes femmes furibardes. Furibardes mais pas effeuillées. Tiens, pour une fois, qu’un homme déshabillé est poursuivi par des femmes vêtues…
Peut-être s’agit-il d’un nudiste – il a sa serviette de bain sur son épaule – qui s’est installé sur un plage où des enfants innocents faisaient paisiblement des pâtés de sable à côté de leurs mères attendries et bien enduites de Monoï. Elles n’ont pas su rester détendues du string lorsqu’elles ont vu débarquer ce type, surtout s’il a fait l’hélicoptère pour essayer de faire rire tout le monde. Alors elles l’ont chassé et pourchassé. Elles courent derrière lui, elles ont le pas léger de danseuses étoiles, et l’air de hyènes hystériques. La bave aux lèvres, les cheveux hirsutes et des armes à la main. Alors oui, tiens, c’est bizarre quand même, des mamans qui vont au bord de la mer armées jusqu’aux dents.
Un autre détail a peut-être son importance : ce jeune homme est à poil, mais rasé de près. Voila une autre interprétation possible : peut-être essaye-t-il d’échapper au supplice de l’épilation que lui font subir des esthéticiennes munies de tous leurs accessoires ?

Le véritable sujet est à peine plus subtil : le mec s’appelle Penthée. Pas Pantin. Penthée. Il était roi de Thèbes et il a décidé d’interdire le culte de Dionysos. Dionysos, ou Bacchus, en fut un brin contrarié, alors il jeta un sort à toutes les femmes de Thèbes (les Thèbêtes ?) : hypnotisées, elles partirent rejoindre les servantes du dieu – les Ménades (ou Bacchantes) – pour faire la java avec elles : sexe, drogue et Rock’n Roll. Déguisé en femme, Penthée les a suivies pour les espionner. Mais voilà qu’il se fait repérer… Badaboum, toutes les Thèbêtes se ruent sur lui, elles le poursuivent, il court il court le furet, elles finissent par le choper, le déchiquètent en petits morceaux de chaire, « façon puzzle », que c’en était dégueu à voir. Un petit tas de carne sanguinolente. Crado. Mais ça ne m’étonne pas… Le peintre s’appelle Charles Gleyre.
Gleyre, sérieusement ? Sniiiirrrrrf, Rrrftt ! Il doit aimer le visqueux. Un genre de type atrabilaire.

Simuler l’écoute bienveillante

thé

Savoir écouter, c’est une qualité ; faire semblant, c’est tout un art. Un art que je maîtrise depuis que je vais prendre le thé chez mes vieux voisins, Monsieur et Madame Picrocolle, quatre-vingts ans bien sonnés. Cette visite est un peu ma B.A mensuelle (bon d’accord, semestrielle) et ma cure de bonne conscience.

Je suis à peine assise dans leur salon, devant la petite table à napperon sur laquelle m’attendent un thé fumant dans de la porcelaine fleurie et un gâteau gargantuesque, que Monsieur Picrocolle se lance dans un monologue qui commence invariablement par :
– De mon temps, Mademoiselle …
En résumé : c’était mieux avant.
À partir du moment où il a ouvert la bouche, sortez les bouées, c’est la marée haute. Un flot de paroles se déverse, impossible à endiguer, une hémorragie verbale, difficile à juguler. Au bout de vingt minutes, même la serviette en papier sagement posée à côté de ma tasse me supplie de la transformer en boule compacte et de l’enfourner dans l’antre édenté du petit vieux.

J’essaye de prêter une oreille attentive à ceux qui en ont besoin, mais je prends soin, auparavant, de la débrancher de mon cerveau. Lorsque je la récupère, elle est pleine, je la vide, et le tour est joué. Je suis la confidente idéale, non seulement parce que je donne l’illusion d’une « écoute bienveillante », mais aussi parce que je suis incapable de répéter quoi que ce soit à qui que ce soit. Voici ma tactique : d’abord, fixer le bavard d’un regard captivé, puis dodeliner et lancer des onomatopées marquant l’étonnement, l’acquiescement ou l’admiration. Sans suivre la conversation, j’arrive à deviner quand il faut râler à l’unisson ou m’amuser d’une plaisanterie, et sais même varier les nuances de rire : je pouffe, m’esclaffe, ricane, éclate, me tords, me gausse ou glousse, au bon moment et avec le ton juste ; je m’indigne, me scandalise ou m’apitoie toujours avec à-propos.
Pendant ce temps, je pense à autre chose, dresse mentalement une liste de courses, me récite un poème, réfléchit au film de la veille, une bonne grosse daube ce film, comment s’appelle cet acteur avec un gros pif déjà ?

Parfois sa femme ose interrompre Monsieur Picrocolle pour répéter avec d’autres mots ce qu’il vient de dire ou au contraire engager la conversation dans une toute autre voie. C’est là que ça se complique : son mari l’envoie sur les roses qu’il ne lui offre plus depuis longtemps, et la mord de petites phrases caustiques :

– Tu n’y comprends rien, tais-toi donc !

Ou pire :
– Excusez-la, Mademoiselle, ce qu’elle dit n’a aucun intérêt.

Il faut alors mettre ma rêvasserie en veilleuse. Tous deux se mettent à me parler en même temps, dans une cacophonie étourdissante. Un match verbal commence. Babel en pire. Pour éviter de choisir mon camp, je fixe le napperon en hochant la tête et lance au hasard quelques commentaires neutres :
– Tout-à-fait. Je suis bien d’accord. À qui le dites-vous…!
 Mmh. Ah lala.

L’autre difficulté de ces petites sauteries, c’est d’en sortir. Premier obstacle : je ne peux partir sans avoir repris du gâteau, Madame Picrocolle s’en offusquerait. Je bâfre alors d’énormes morceaux pour aller plus vite, grâce à la tactique des joues de hamster. Parfois, j’ai la chance de trouver une fève : un cheveu gris, une dent, et même un lardon, une fois.

Deuxième étape : placer des amorces dans la conversation :

– Oh, il se fait tard…
Je ne vais pas tarder…

Pas facile de trouver la faille dans le bloc verbal que bâtit Monsieur Picrocolle depuis deux heures, il faut guetter la seconde où il reprend son souffle. Après trois tentatives, je baisse d’un cran dans la bonne éducation. Je me lève au milieu de son discours. Ça ne le perturbe pas outre mesure et je me retrouve à l’écouter debout, les bras ballants, un sourire crispé, un pied vers la sortie. Finalement j’ose quelques pas vers la porte, c’est alors que Madame Picrocolle s’agrippe à ma jambe et je dois la traîner jusqu’au palier.
– Vous êtes sûre que vous ne voulez pas rester encore un petit peu ? Cinq minutes seulement.
– Non, je ne peux pas, mais je reviendrai, c’est promis. Au revoir, Madame, merci pour tout. Non, non, vraiment il faut que je rentre. Non vraiment, je vous assure.

Lâche-moi la grappe vieille folle.

Prendre au pied de la lettre ?

lettre

Je crois qu’un pigeon-voyageur a chié sur mon berceau quand je suis née. C’est la raison la plus probable pour expliquer mes éternels déboires avec le courrier : j’ai été victime d’un sortilège. Un volatile commissionnaire des dieux a fait sa petite commission sur mes langes avant de s’envoler porter un message plus honorable à un être humain appelé à un destin héroïque.

Dès ma plus tendre enfance, j’ai eu des problèmes de correspondance. Mes lettres au père Noël tout d’abord : non seulement elles n’arrivaient jamais à bon port, mais elles m’étaient retournées, corrigées en rouge et commentées :
« Par respect pour leur destinataire, les lettres pleines de fautes d’orthographe ne sont pas distribuées, ce qui signifie que les enfants qui ne progressent pas en grammaire n’auront pas de cadeaux

Au collège, j’ai arrêté de lancer aux copines de petits mots griffonnés sur du papier brouillon pendant les cours, parce que je visais mal ; le professeur n’hésitait pas à lire à voix haute ceux qui atterrissaient sur son bureau :
– « Je parie que le prof porte une moumoute ! »
– Eh bien Mademoiselle, vous apprendrez par cœur pour demain le poème de Baudelaire intitulé « La Chevelure » que vous réciterez devant tous vos camarades.

Eh oui, tu l’auras remarqué, toi « le jeune » né au XXIe siècle : à l’époque, on ne s’écrivait pas de SMS en classe, tout simplement parce que le téléphone portable n’existait pas encore. Mais les dinosaures avaient disparu.

Pendant l’été, on s’envoyait des cartes postales qu’on rédigeait avec ce qu’on appelle un stylo. L’inconvénient d’une carte c’est qu’elle est lue par tout un tas d’individus autres que son destinataire. Celles que m’écrivaient mes amis passaient par les mains des différents membres de ma famille qui m’en faisaient le résumé avant même que j’aie pu y jeter un coup d’œil. Et chacun y allait de son commentaire :

– Janine a l’air de bien s’amuser en Bretagne !
– Elle dit qu’il fait beau. Depuis quand fait-il beau en Bretagne !
– En tout cas elle est vraiment nulle en orthographe !

Je me souviens d’un été où, les vacances s’achevant, je m’étonnai de n’avoir pas reçu de nouvelles de Janine. Et toute le monde de s’écrier :
– Mais si ! Tu as reçu une carte la semaine dernière. Elle était en Corse.
– Il pleuvait d’ailleurs. Depuis quand pleut-il en Corse au mois d’août ?
– Elle faisait allusion aux vacances que vous aviez passées ensemble à Palavas-les-Flots l’année dernière : son appareil photo a subi – je la cite – « le même sort que celui de ta mère : plouf dans la mer, un soir de cuite ». J’imagine qu’elle parle de l’appareil que je t’avais prêté et qu’on t’avait soi-disant volé à la tire…? Tu as quelque chose à dire à ce sujet ?

Aujourd’hui encore, le maléfice continue : j’ai reçu, dans ma boîte-aux-lettres, une déclaration d’amour :
« Mon cœur est en alerte,
Et ma vie t’est offerte
Dînons en tête à tête
Laisse ta porte ouverte
Ou j’irai à ma perte
Je t’aime, ma Gilberte.
Ton Jean-Frédéric
»
C’est mignon tout plein. Moi je veux bien rencontrer Jean-Frédéric. Le hic c’est que je ne m’appelle pas Gilberte.